Lucas Rodriguez, le photographe qui marche

Claude, Liliane, 11 juin 2020 5 mn fr

Un entretien pour appréhender le travail de l’image de Lucas Rodriguez, leader de l’Ecole de l’image.

Temps de lecture estimé : 5 mn

Entretien avec Lucas Rodriguez - Distintas Latitudes - 22 mai 2019
Publié par Georgina González
https://distintaslatitudes.net/lucas-rodriguez-entrevistas-latam

Les armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont signé un accord de paix dans le but de mettre fin à plus de cinq décennies de guerre. Des promesses ont été faites. Une des raisons qui incitait davantage au désarmement était de promouvoir le développement des zones rurales, où la majeure partie du conflit avait eu lieu, mais peu de choses ont changé.
Selon le rapport Basta Ya du Groupe de la mémoire historique, la guerre civile de 1958 à 2012 a causé la mort d’au moins 222 000 personnes. De janvier 2018 au 30 avril 2019, 317 dirigeants sociaux ont été assassinés. La population autochtone est l’une des plus vulnérables, à la même époque, 74 dirigeants de communautés se sont suicidés.

Lucas Rodríguez (Boyacá, Colombie) a 30 ans et maîtrise les arts visuels, il est diplômé de l’Université des Arts de Bogota. Il documente la ruralité colombienne à partir de liens qu’il a généré par le dialogue, la marche, l’écoute, le silence et ses cinq sens pour se connecter à l’espace rural et naturel et les gens qui habitent la campagne.
Lucas et ses collaborateurs ne proposent pas uniquement des projets photographiques mais des processus d’échange de connaissances afin de rendre visible et faire reconnaître « le territoire », ses richesses et ses problèmes, dans des dispositifs alternatifs de coopération sociale et de disciplines telles que : l’anthropologie, la cartographie, le journalisme, le savoir paysan et la pédagogie populaire. L’ensemble de ce travail nourrit un processus artistique.

Lucas parle avec nous (Distintas Latitudes) de ses voyages et des peuples rencontrés, mais aussi de ses photographies , ses vidéos et ses peintures murales, tant en Colombie que dans d’autres régions d’Amérique latine.

Dans quelles communautés avez-vous travaillé ?
Jusqu’à présent, la plupart de mes travaux se sont déroulés en Colombie et ont permis de partager des expériences dans 13 régions du pays, toutes très différentes. Cette diversité offre de nombreuses façons de voir et de penser. C’est un travail expérimental, il a son propre rythme et ses propres manières d’être en relations avec les gens avec qui je suis amené à vivre, avec les lieux où je me promène. Par ce partage, je souhaite contribuer à nourrir la vision de la réalité et des problèmes de la région à laquelle j’appartiens, la région andine de Boyacá, une région culturellement importante pour sa force paysanne et ses paysages montagneux.
J’ai également eu l’occasion de me rendre à certains endroits au Mexique, en Bolivie, au Pérou, au Brésil et au Chili.

Qu’est-ce qu’une communauté pour vous ?
La communauté est pensée, manières de voir, d’être, de résister, de faire, de parler, de manger, de souffrir, de rire… Elle est à la fois collective et individuelle. On y apprend à apprécier chaque détail, chaque mot, chaque silence comme un cadeau.

Quels photographes sont des référents pour votre travail ?
Il y en a un en particulier qui me marque la façon de voir, le péruvien Martín Chambi, je me sens très proche de sa façon de faire, du paysage et de l’expérience. Il y a aussi Leo Matiz, Luis Benito Ramos, Jesus Abad Colorado, Juan Rulfo, Fleur Garduño, Graciela Iturbide, Ansel Adams, Edward Weston, Cartier Bresson, Joel Peter Witkin, Richard Avedon, et beaucoup d’autres. J’aime être à la recherche de références , il est important d’allumer le regard.
Il y a aussi une référence sur laquelle je reviens souvent, c’est une femme qui tisse des mondes et des façons de voir ; l’enseignante bolivienne, Silvia Rivera Cusicanqui.

Quelles étaient et quelles sont vos préoccupations concernant le travail en milieu rural ?
J’ai grandi dans un environnement rural, le Boyacá. Comme presque tout le pays, c’est une zone essentiellement rurale. Tous mes grands-parents ont travaillé la terre, leur territoire natal. Ils étaient montagnards, parameros (natif des páramos andins), laguneros (habitants des lacs). La génération de mes parents a commencé à vivre entre la ville et la campagne. Mon père est l’un des rares membres de la famille à avoir appris à travailler la terre et toute sa chaîne de production. Il est un todero (quelqu’un qui apprend quelque chose de manière empirique) et cela m’a beaucoup marqué, la proximité de la recherche de subsistance. Je me souviens de l’époque où nous faisions le travail en famille, où nous mettions dans les paniers les brocolis ce que nous vendions.
Ce temps m’a appris à aimer et comprendre cette grande force pour vivre de ce que la terre donne. La sagesse particulière qui donne ce mode de vie et ses difficultés : parfois, après beaucoup de soin et des mois de travail, n’existent que des pertes.

Comment la photographie est-elle liée aux territoires, aux personnes ?
À mon avis, dans un pays aussi fractionné que la Colombie, la photographie est liée aux territoires en tant que forme de reconstruction d’un lien. Il faut la penser en pensant à l’autre. C’est un dispositif générateur d’expériences. C’est ce qui manque cruellement à qui n’est pas ouvert à d’autres réalités que les siennes. A ceux qui les voient, à ceux qui les reçoivent, on une photo peut nourrir un leur vie quotidienne. C’est une démarche qui s’oppose à cette époque où les images sont plus faites pour oublier, divertir ou remplir la poche alors qu’elles peuvent contribuer à donner un sens collectif à la vie.

Quels sont les problèmes les plus urgents que vous avez vus sur le terrain et où se produisent-ils ?
Il y a une totale déconnexion entre toutes les formes institutionnelles et la vie réelle. Un ami m’a dit : "... c’est comme un terrain de football en pente, les paysans sont en bas, ils doivent frapper le ballon vers le haut, vers les villes". La campagne a subi toutes les formes de violence possibles, l’instabilité est devenue quotidienne et il est normal de vivre dans la pauvreté. L’État a perdu toute légitimité, les nouvelles générations veulent partir et les formes d’économie et d’industrie extractive écrasent la vie. L’avenir est très sombre, il semble qu’être un paysan soit devenu illégal.

Le territoire joue-t-il un rôle important dans la compréhension de la vie des gens ?
Le terme territoire a plusieurs formes d’interprétation. Dans mon processus, l’idée ou la sensation de ce mot est très importante. Le territoire est un tout, un réseau de relations entre l’homme et le non humain. C’est dans ces relations que j’ai j’ai appris ma façon de marcher, la tête sur les pieds. Marcher crée le dialogue avec les lieux. Le territoire se construit par la parole et le silence, par le travail de la terre, avec les animaux : pêcher, cuisiner, chanter, traverser la rivière, observer, ressentir le froid et la chaleur, observer le lac, s’ouvrir aux relations des gens avec leurs lieux.
Disons que le chasseur connaît très bien son environnement ; le mineur comprend les cycles géologiques et le langage de la terre et de l’eau ; le pêcheur de rivière sait où aller pour poser la ligne, il comprend les changements et les courants ; la mer connaît les vents et les marées ; qui connaît la jungle sait lire les feuilles, voir les grenouilles, les serpents et les insectes ; celui du désert sait lire les marques dans le sable ; celui de la montagne sait quand couper tel arbre et cueillir telles graines ; celui du páramo sait quel est le comportement de ces sites qui restent mystérieux. Je crois que dans chaque lieu, la cuisine rassemble beaucoup de ces relations.
Ainsi, les communautés apprennent que chaque lieu, chaque élément du lieu a ses propriétaires, ses êtres vivants qui doivent être respectés et remerciés. Il faut s’y rendre en intégrant cet apprentissage. Avec le temps, la caméra devient partie intégrante de cette dynamique, elle est un outil de représentation collective dans lequel le territoire écrit le scénario et enseigne le cadrage. Le territoire finit par enseigner différents aspects de l’audiovisuel, de la même manière qu’il se construit avec chaque communauté et qu’il est lié à leurs expériences, leurs réalités, leurs modes d’existence.
Quelle a été votre plus belle expérience - jusqu’à maintenant - sur le terrain ?
Le moment où je réalise que les gens ne sont pas conscients de l’appareil photo.

Quelles leçons apprises sur le terrain ?
Etre patient, écouter, prendre les enfants très au sérieux et recevoir ce qu’ils donnent, être prudent, parfois paranoïaques, vivre la journée, laisser aller le temps, tout s’additionne, toujours dire bonjour, chercher des points de repère dans le paysage, parler, pardonner.
Que faites-vous quand vous n’êtes pas sur le terrain ?
Le cœur et la pensée sont toujours en quelque sorte sur le terrain. Je pense qu’avec le temps on n’arrête pas d’être là.

Quel est ton rythme musical préféré ?
Le rap.

Qu’est-ce que marcher ?
C’est le moteur. Ce qui passe par les pieds passe par la caméra.

Aimez-vous vos mains ?
On apprend beaucoup par les mains. Une fois, en Bolivie, j’ai entendu : ’’ La main sait ".

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